Quelles sont la nature ete la date du schisme entre les Eglises d'Orient et d'Occident? Tout le monde admet aujourd'hui que l'Orient et l'Occident se séparènt par un "estrangement" progressif qui dura un millénaire entier. Des éléments de cet "estrangement" apparaissent clairement déjà au IVe siècle. Dès cette date, en effet, il existe une certaine polarisation en théologie trinitaire et les débuts d'une divergence ecclésiologique : alors que l'Occident latin attribue une importance très particuluère aux sièges dits "apostoliques" et que le siège romain prend conscience de son caractère "pétrinien", l'Orient, où les sièges "apostoliques" sont tellement nombreux qu'ils ne saurent prétendre à une importance administrative quelconque, établit la primauté constantinopolitaine, basée uniquement sur les facteurs empiriques faisant de la capitale impériale le centre veritable de la vie ecclésiastique. Cet "estrangement" initial s'approfondit progressivement, favorisé par les différences politiques et culturelles et aussi par les interminables controverses christologiques en Orient, auxquelles - si l'on excepte le pape saint Léon et le concile de Chalcédoine - le siège romain ne prend pas une part vraiment active. On en arrive ainsi au long schisme du temps de l'iconoclasme byzantin et, finalement, au conflit entre le pape Nicolas I (858-867) et le patriarche Photius (857-867, 877-886). Le fait que les deux Eglises aient pu trouver la voie de la réconciliation au concile photien de 879-880 et que, même après l'adoption du
Filioque par l'Eglise de Rome (probablement en 1014), on ait généralement continué, de part et d'autre, à considérer les divergences comme essentiellement passagères, réduit les évènements de 1054 à leurs dimensions réelles : celles d'une tentative avortée de rapprochement. En effet, les excommunications de 1054 concernaient les légats du siège romain, conduits par le cardinal Humbert et le patriarche Miche Cérulaire, en tant que personnes. Il n'y eut pas, en 1054, de schisme entre les Eglises comme telles. Par contre, il est inexact de penser qu'après leur geste symbolique, le schisme lui-même n'existe plus. On considère souvent que les croisades et, particulièrement, le sac de Constantinople en 1204, constituent la vraie date du schisme. On peut, en effet, considérer que l'établissement d'une hiérarchie latine parallèle en Orient, et particulièrement celle d'un patriarcat latin à Constantinople, constatait l'évidence du schisme. Il semble que telle était l'interprétation qui dominait chez les Occidentaux : au XIVe siècle, Hongrois et Polonais commencent à "rebaptiser" les orthodoxes qui entrent dans la communion romaine. Quant aux Byzantins, ils étaient à peu près unanimes - malgré la quatrième croisade et les sévices dont ils avaient été l'objet - à considérer les latins comme faisant toujours partie de l'
oikoumenè chrétienne. Cela est vrai non seulement des politiciens "latinophrones" de la cour des Paléologues, qui étaient toujours prêts à accepter une Union "politique" destinée à provoquer une croisade anti-turque, mais aussi des milieux conservateurs qui prenaient très au sérieux les problèmes théologiques, particulièrement le
Filioque. Refusant une Union basée uniquement sur les intérêts politiques, ces milieux prônaient la convocation d'un concile œcuménique, où les divergences dogmatiques auraient pu être librement débattues. Jusqu'au début du XVe siècle, les papes refusèrent pourtant l'idée d'un "concile d'union" sans pénitence préalable de la part des orthodoxes. Ce fut le mouvement conciliariste d'Occident qui, en proclamant la supériorité du concile sur le pape, changea pour un temps l'attitude de la papauté à l'égard d'une procédure conciliaire d'union avec les grecs. Une tentative d'union, le
Concile de Ferrare-Florence se termina par une double tragédie : la fin du conciliarisme et le schisme définitif entre l'Orient et l'Occident. En 1444, l'Eglise de Russie expulsa le métropolite Isidore, partisan et architecte d'union, et, dans l'ensemble du monde orthodoxe, on adopta un office de récondiliation des latins avec l'Eglise orthodoxe, les plaçant parmi les hérétiques de deuxième catégorie qui, d'après le canon 95 du concile Quinisexte (692), devaient être reçus par l'onction du Saint Crême (Voir Rhallès-Potlès,
Syntagma tôn ierôn kanonôn, V, repr., Athènes, 1966, p. 143-147).
La séparation s'établit donc à l'état stable. On sait que, par la suite, le synode constantinopolitain exigea même le "re-baptême" des latins (1755), en conformité avec des décisions similaires prises en Russie au XVIIe siècle, mais cette attitude rigoriste ne recueillit jamais une adhésion unanime de toutes les Eglises orthodoxes.